A propos du livre
 
 
"La Poésie de l’extase
 
et le pouvoir chamanique du langage"
 
de Stéphane Labat[1]
 
 
 
Ce livre de 450 pages, malgré ses limites, sera passionnant pour tous ceux qui ont été nourris de la pensée de Nietzsche, de Khalil Gibran, de Novalis, d’Hermann Hesse, pour tous ceux qui ont rêvé avec Gérard de Nerval, Arthur Rimbaud, Charles Baudelaire, pour tous ceux qui ont fulminé avec Louis Ferdinand Céline, pour tous ceux qui ont dévoré les œuvres d’Antonin Artaud, de Lautréamont, d’Edgar Poe,… pour tous ceux qui se sont passionnés pour le parcours d’un Jim Morrison, d’un Jimmy Hendrix, pour l’obstination d’un Van Googh à peindre les vibrations de la lumière. Et l’auteur de les baptiser « chamans de l’Occident » rejoignant les chamans du monde entier !
 
Ce qui est mis en lumière, à travers leurs œuvres, c’est la recherche de l’extase qu’ils ont menée, les péripéties de parcours inouïs qui se terminent le plus souvent par la folie non contrôlée, l’internement en hôpital psychiatrique, le suicide. Ce sont des cheminements de douleurs et de sang à travers la drogue, le sexe, l’alcool souvent, la solitude, l’ostracisme, le bannissement, l’incompréhension des contemporains toujours. Leurs voyages sont des voyages chamaniques dans leur propre enfer, rarement dans la joie et le bonheur ! Ils vivent la condition humaine dans une exploration totale, sans compromis et ne se satisfont de rien d’autre que de l’infini…
La documentation, les citations, sont flamboyantes. Tous ces êtres, que l’on dit hors du commun, fuient « l’enfermement du réel » pour découvrir « l’autre réalité », pour vivre. Ils sont maîtres de la langue, du verbe, des mots et de leurs magies. Pour eux, la mort est vivante, ils se perdent dans la nuit, voyagent dans la mort, vont jusqu’au bord du suicide et, le plus souvent, aux yeux des hommes raisonnables qui les regardent ensuite comme des génies, échouent dans une quête sans concession. Ils affrontent la cruauté de la condition humaine, les petits tyrans et les sorciers noirs qui nous gouvernent et qui furent leurs exécuteurs, car on ne se suicide pas seul, car on est interné par ceux qui ont la folie d’être raisonnable ! Ce sont, le plus souvent, des guerriers, dionysiaques de surcroît, mais ils n’ont aucun appui dans un Occident sans tradition. Il n’y a pas de maîtres, de chamans, de connaissants, pour leur éviter de prendre la mauvaise direction. Peut-être les ont-ils refusé dans leur orgueil insensé ? Ils partent vers l’Est : « On ne peut changer vraiment, quand on est chaman, qu’en allant au bout de la Nuit, à l’Ouest. L’Est représente le retour à la toute-puissance et à la nostalgie de l’enfance. »    (p. 446).
Il ne peut y avoir d’initiation sans initiateur, sans guide connaissant. Rûmi, Omar Kahyan, Lao-Tseu, cités par l’auteur comme des précurseurs, étaient enracinés dans une Tradition. Dans toutes les tribus de la terre, les chamans suivaient pendant de longues années les enseignements d’un ancien et ils étaient reconnus comme chaman par les membres de leur tribu. Il n’est pas nécessaire de passer par la drogue, le sexe, l’alcool, la maladie, la misère, la folie pour faire retour au Point Initial, ultime but de toute initiation. Les yogis tantriques, les swamis indiens proposent d’autres voies, ardues certes, menant vers l’impersonnel.
« Vous pouvez traverser la vie sans qu'elle ne vous blesse, vous pouvez jouer avec elle comme vous le voulez et elle ne pourra rien vous faire. La vie ne vous laissera pas de cicatrice[2]. »
Oui, comme le cheminement de saint Roch dans l’ascèse, la mortification, la maladie et l’enfermement est l’exemple à ne pas suivre (voir, site : http://saint-roch-guerisseur.new.fr/), les parcours de ces poètes « maudits » sont aussi des exemples à ne pas suivre ! Inutile de se faire souffrir pour parvenir à la totalité de soi-même ! Bien qu’il faille une volonté indéfectible pour s’ouvrir au « pouvoir » de l’univers et surmonter la terreur de l’incompréhensible…
 
Qu’est l’extase véritable ?
Dont Juan, le nagual toltèque que rencontre Carlos Castaneda, lui donne les clefs. Les êtres qui vivent la folie ordinaire sont conditionnés par leur raison raisonnable dans laquelle ils s’enferment, refusant d’entrer dans le mystère incommensurable de la vie. Ils se réfugient dans le « tonal », la raison, et refusent le « nagual », le mystère qu’est l’univers dans sa totalité.
 
Nos poètes, dits « de l’extase », récusent toute raison et se perdent dans la projection de leurs rêves, fantasmatiques le plus souvent. Ils s’ouvrent, imprudemment, sans guide, à la partie d’eux-mêmes qui est le « nagual » et sombrent dans la folie en abandonnant le « tonal » dont les êtres ordinaires ne leur ont donné qu’une vision caricaturale.
 
Don Juan enseigne à Carlos Castaneda la « folie contrôlée », l’unité, la totalité de soi-même, qui inclut l’héritage magique du monde du nagual et l’étaye par la raison, le tonal, lorsqu’il joue son rôle et seulement le sien. La raison accepte de reconnaître qu’elle ne peut rendre compte que d’une partie limitée et conditionnée du tout ; elle est structurée. Elle renonce à expliquer le « nagual » et de ce fait renonce aussi à expliquer le « tonal » ; l’homme renonce à son « moi » existentiel et le transmute dans l’Ego universel ! Il faut, pour que l’apprenti parvienne à cela, toute la ruse et le savoir-faire, le « non faire » devrait-on dire, du Nagual qui est loin d’être un « maître » au sens ordinaire du mot !
 
Toute chose est composée de nagual et de tonal et l’harmonie entre les deux est la clef. L’extase est dans cette perception totale, intégrale, qui n’est que sensation et passe au-delà du monde des objets qui ne sont ni réels ni irréels, au-delà du « moi » qui est dissout. Elle n’a pas de limites concevables, elle est une vision indéfinie. Naît alors corrélativement le Corps de Rêve, le Corps Conscient ; la matière lourde est transmutée et l’Homme de Connaissance rentre vivant dans la mort, ne laissant derrière lui « aucun os » comme le firent don Juan et le « bénéfactor » Genaro[3] !
 
 
 
 


[1] Maisonneuve et Larose, 1997.
[2] Sadhguru Jaggi Vasudev, Rencontrez le Divin.
[3] Voir les œuvres principales de Carlos Castaneda, ainsi que Castaneda : La voie du Guerrier, Bernard Dubant et Machel Margerie, Guy Trédaniel, 1981.




 



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