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Le Fidèle d'Amour
 
d'après Henry Corbin
 
En Islam iranien, II - Sohrawardi et les platoniciens de Perse (1)
 
 
 
1/ Origine
 
L'âme trouve son origine dans la Conscience indifférenciée qu'elle quitte pour se connaître par la différenciation, par l'incarnation dans une forme faites de matière dense. Elle résorbe cette différenciation en Conscience toute consciente par la transmutation du corps de chair en Corps de Gloire ou Corps Conscient :
   - Principe du Principe des principes, Lumière de toutes les Lumières
   - Création : Intelligence première, Conscience, Esprit
   - Manifestation par différenciation - dualisme - dualité - ténèbres - mort - lumière - résurrection - Corps Conscient et Conscience toute Consciente.
 
   a/ Le premier Voile
 
L'Etre Divin, en voulant être connu, s'objective dans une création qui n'est pas « autre que Lui » ; ce témoin lui est identique, et pourtant ne l'est pas (amphibolie) : Création « miroir » ou « œil » de Dieu, et Dieu « miroir » ou « œil » de la Création.
 
Ce témoin, dans la mesure où il est autre, n'est pas ; et dans la mesure où il n'est pas, il est en puissance, son essence n'ayant jamais cessé d'être.
 
Il n'y a pas de Manifestation sans Création, ni de Création sans l'Essence de cette création, ni d'Essence sans sa Quintessence, et ainsi de manière indéfinie. L'Etre Divin est Tout, Cela. Inconnaissable par tout autre que Lui, et donc connaissable puisqu'Il se connaît Lui-même.
 
Toute chose est à la fois objet et sujet, depuis la plus infime particule jusqu'à la conscience la plus élaborée, toute chose est à la fois son « œil » et son « miroir ».
 
 
 
   b/ Le deuxième Voile
 
C'est la conscience séparative qui ne témoigne pas de Lui, qui récuse la Vie et la détourne en existence. L'Energie-Amour n'est différenciée dans le multiple que par la conscience séparative, ce passage obligé entre l'instinct animal et la Conscience toute Consciente.
La conscience séparative entraîne l'oubli de la Source au cours du processus que l'on peut qualifier de descente. Oubli plus ou moins relatif avec toujours au tréfonds de l'être une nostalgie de cet Amour-Beauté qui s'est voilée.
   - le Simorgh devient Huppe, l'ange pouvant chuter devient homme, le passage se fait du noumène au phénomène, l'essence est quittée pour l'expérimentation des sens dans ce monde des sens, des ombres, de la souffrance et de la mort.
   - s'en suivent les épreuves des existences humaines magnétisées à la terre, l'enfermement dans des idées, des notions, des dogmes, des concepts toujours relatifs, mais pris à tord par défaut de vision pour des vérités. Passage de l'animal à l'être humain véritable vivant l'énergie animale naturelle consciemment (Anima-L, âme manifestée) mais par le détour de la contre-nature, de l'animal dénaturé, de l'homme malade mental. Les sens n'émanent plus de l'essence.
   - le processus porte en lui-même le germe de la remontée, du retour, et la Huppe redevient Simorgh, l'âme retrouve le rang céleste qu'elle n'a jamais quitté, le corps conscient est élaboré, enrichi de l'intelligence du processus, l'homme redevient ange qui ne peut dès lors plus chuter.
 
2/ Se connaître Soi-Même
 
Re-connaître soi et Soi comme étant le Même, est le passage de la conscience duelle à la Conscience toute Consciente ; le Corps Conscient est alors consciemment élaboré, Moi Demeure infinie qui n'admet pas d'autre « Ailleurs ». L'oiseau du bas et l'oiseau du haut du conte indien n'ont jamais cessé d'être un seul malgré les apparences.
C'est vivre d'Instinct, consciemment, par l'Energie-Vie hors de toute dualité schizophrène.
La perception théophanique n'est pas exclusive de l'incarnation mais, au contraire, la permet. La cristallisation de toute révélation en juridisme religieux peut seule prétendre en vain enfermer la Vie dans des concepts inévitablement limités. Le germe de Cela est au cœur de toute monade. Lorsque la Vie se Vit, il n'y a plus séparativité entre immanence et transcendance, entre théophanies et incarnation, voire carnation, entre monothéisme et polythéisme, voire athéisme, entre Esprit et Matière, entre différents mondes, puisqu'il n'y a jamais eu de séparativité si ce n'est dans l'illusion mentale. La séparativité n'a pas d'existence en Soi ; elle est un non-être (être qui tient son être d'un autre que soi), elle est illusoire, elle est le voile par excellence, la Maya des formes transitoires.
Chaque monade humaine ne peut que triompher de l'épreuve du Voile, en temps voulu, en percutant l'Instant ; c'est-à-dire naître et voir qu'il n'y a jamais eu ni naissance, ni mort. Le processus est ainsi. Cessent alors toute erreur de perspective, toute ignorance, toute culpabilité, toute crainte, toute souffrance stérile, tout enfermement dans l'espace-temps... Il y a dissolution de tous les concepts, de toutes les notions, de toutes les croyances, de toutes les limitations..., de tous les excréments.
Chacun n'existe que par le regard de l'autre qui est son propre regard, chacun s'occupe de ce qui le regarde ; il est par ce qui le fait être et ce qui le fait être est lui-même. Rien n'existe ; anéantissement de tout et donc anéantissement du néant pour une sur-existence qui elle-même produira sa sur-existence. L'Intelligence seule rend compte du paradoxe. Tout se résout dans la plus totale simplicité. Aimes-Toi, dans tout ce qui Te regarde, minéral, végétal, animal, humain puisqu'il n'y a pas d'autre que Toi, Demeure infinie et que Tu es Moi. Passage de la Vision à la Vision de la Vision sans aucune séparativité. Il n'y a plus même de miroir, rien n'est plus sujet de réflexion. L'image du miroir devient aléatoire.
Par Ce qui Te fait être, Tu es, et Ce qui Te fait être n'est pas autre que Toi.
 
3/ Le labyrinthe cosmique
 
Au centre du labyrinthe imaginé par Léonard de Vinci se trouve une chambre faite d'un hexagone de miroirs ; ils reflètent à l'infini l'image de Celui qui en atteint le centre.
Soi-même est la véritable Jérusalem céleste.
Chacun, à ce Point là, retrouve Son Seigneur, donateur et ordonnateur de la forme contemplée ; et pourtant, Lui ne donne ni n'ordonne rien puisqu’Il Est. Au-delà de cette Vision est la Vision de la Vision où l'on est absent de soi-même ; puis Ce qui n'a plus Rien à Voir, non plus Son Seigneur, mais Le Seigneur, Sceau de l'Origine de toutes les Origines...
Se connaître Soi-même, se re-connaître comme le Dieu que l'on n'a jamais cessé d'être, n'est pas but mais passage encore ; il faut être descendu dans l'extrême exil de la matière puis être remonté à ce Point pour que le Passage s'ouvre, bien qu'il n'y ait eu ni descente, ni remontée et qu'il n'y ait pas davantage de passage... Il faut encore mourir au divin pour que naisse la Suprême Réalité.
Depuis la Terre de cette cité céleste, Ton Seigneur T'a envoyé dans cet extrême exil de la matière, dans cette cité du corps dominée par les tyrans que sont les sens, afin que Tu Le retrouves, Lui.
Se descend alors le labyrinthe cosmique dans ses spirales de plus en plus lourdes et grossières. L'Esprit s'incorpore. Le vertige entraîne l'oubli et dans l'extrême de cet exil, l'esclave n'est même plus conscient de son esclavage, de son ignorance. Au tréfonds de lui-même, au centre de son labyrinthe intérieur, Ce Seigneur demeure, oublié, ignoré, nié, maudit..., mais vivant, présent, vigilant, inébranlable, immarcescible, immobile...
Et ce labyrinthe est ainsi conçu que, quelles que soient les épreuves, les souffrances, les illusions, les erreurs, les velléités, ... tu ne peux qu'arriver au centre de ton labyrinthe, que sortir de l'hébétude de ton sommeil, de la lourdeur de ton rêve. Tout au long de ce cheminement, de ce pèlerinage, de cet exode, des visages, des êtres, des choses te croisent ; ils sont tes aides, quelles qu'en soient les apparences. La Vie se re-suscite en toi et au centre de toi-même, tu retrouves Celui qui t'a envoyé dans cet extrême exil, et Il est Toi-même. Tu es Toi-Même celui qui T'a existencié. Il ne s'agit pas de Le reconnaître, de Te reconnaître dans l'un de Ses aspects, dans l'un de Tes aspects, mais en tous. Et tous les visages rencontrés étaient Lui, c'est-à-dire Toi, et parmi eux, le Serviteur de Lumière, Lui, existencié dans la forme, Conscient et Connaissant, Homme parfait, ton identique dans une autre apparence, le Tout autre qui est Toi. Quant aux autres, tu ne vois plus leur imperfection, puisque tu ne vois que Lui-Toi sans méconnaître pour autant ce qui Le défigure, Le déforme, Le dément puisque Tu les vois Tels qu'en eux, mêmes...
Alors le retour est fait, le corps se spiritualise et le Connaissant de l'Unité s'est enrichi de la connaissance du multiple unitif.
 
 
 
 
(1) Gallimard, 1972, p 327-333 

 
 
 
  Voir le Conte de Sohravardi  :"La huppe qui entra par hasard dans la demeure des hibous",
Régor, "Contes qui coulent de Source : la quintessence du conte, éditions EDIRU, 2006.


[1] Gallimard, 1972, p 327-333.



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